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  • Marie Laure

Souvenir d'un cœur blessé - Episode 3

Lorsque j’ouvre la porte donnant sur ma salle d’attente, j’ai face à moi, deux hommes, un père et son fils, ils arborent la même posture, les mains jointent sur les genoux et la tête basse…ils patientent, l’air pensif, et relèvent la tête avec une synchronisation parfaite à mon approche.

A cet instant, je ne sais lequel des deux est le patient que je dois recevoir, et assez gênée, je leur explique qu’une seule personne pourra pénétrer dans mon cabinet.

En effet, la rencontre prendrait une tournure inadéquate dans le cadre d’une consultation car le patient, quel qu’il soit, ne se sentirait pas libre de s’exprimer ouvertement et passerait son temps à composer avec le jugement éventuel de la personne à ses côtés.

Le fils se leva et me suivit,

Juan, fils d’immigré espagnol d’une quarantaine d’années souhaitait trouver auprès de moi une aide sur le sens à donner à sa vie. Cet homme, affable, procédant avec une grande humilité, se montra très respectueux vis-à-vis de moi, comme si je représentais une forme d’autorité, hautement placée à laquelle il devait se soumettre dans la plus parfaite obéissance.

Cherchant à le détendre et à me mettre à son égal, je commençais à plaisanter et à lancer quelques anecdotes sans intérêt afin de créer une atmosphère agréable et le mettre en confiance.

Il rentra rapidement dans le vif du sujet, en me faisant l’état des lieux de sa vie ; sans emploi, divorcé et père de deux enfants, il avait perdu toute motivation, et sa « chienne de vie » l’oppressait au point de vouloir mettre fin à ses jours. Aucune joie, aucune gaîté n’illuminait sa vie et chaque jour était vécu comme un supplice supplémentaire à la vacuité des années qui se succédaient inexorablement sous ses yeux et dont il ne voyait pas d’issue favorable. Il subissait une vie de perdition, sans envie, sans projet … « à quoi bon !? »

Juan, était le cadet d’une fratrie de 3 garçons, il ne parvenait pas à trouver sa place entre un frère aîné, autoritaire et directif et un jeune frère, insouciant qui progressait dans sa vie en dilettante.

Il me raconta son enfance, dont l’éducation paternelle avait été sévère bien qu’empreinte d’amour. Amour dont il semblait manifestement souffrir ; son père les ayant, lui et ses frères, toujours poussés à exceller professionnellement, leur donnant « sa » propre version de la vie et des épreuves auxquelles ils devraient faire face afin de « s’en sortir » et les fondements leur garantissant un avenir exempt de problème matériels et financiers.

Fondamentalement aux yeux de leur père, la vie était difficile et composée de contraintes et obligations en tous genres desquels la joie et les plaisirs étaient l’apanage des personnes ayant réussis socialement, mais que leur statut d’immigrés excluait d’office. A l’instar des castes en Indes, leur père se pliait aux « règles » de sa lignée, dont l’empreinte religieuse avait laissé des séquelles de pénitence, de fautes à expier et de résignation à la souffrance.

Pour motiver ses fils, le père avait pour habitude de souligner ce qui ne convenait pas dans leurs attitudes sans jamais valoriser leurs bonnes actions ou leurs résultats…sans jamais les encourager. « tu peux faire mieux ! » étant sa réplique préférée lors de résultats satisfaisants, alors que les échecs étaient lourdement condamnés et le jugement si dépréciatif pour un enfant qu’une confiance hors du commun aurait été nécessaire pour retrouver un semblant d’estime de Soi.

Leur père, loin de chercher à les affliger, tentait simplement de leur fournir les armes pour affronter la vie, telle que lui l’avait vécue, ressentie et cherchait plus que tout à les protéger.

Sa propre histoire, douloureuse, au cours de laquelle, il avait émigré d’Espagne dans les années 50 avec ses parents, frères et sœurs, pour s’installer en France. Il avait été déraciné de sa patrie à l’âge de 9 ans, laissant derrière lui ses plus beaux souvenirs ; une enfance insouciante et sécurisante bien que pauvre pour intégrer un monde inconnu, dont il ne maîtrisait pas la langue, les us et coutumes et dont le "peuple" ne voulait pas de lui ! Contraint de se forger une carapace pour affronter les brimades et violences de ses camarades de classe. Il conclue que pour sa survie il devrait travailler dur, plus que les autres autochtones, faire ses preuves, sans broncher, tout en rasant les murs.

Malheureusement, l’éducation qu’il offrait à ses enfants n’avait pas l’effet escompté…car empreinte de circonstances qui n'avaient plus cours dans le monde de ses fils.

Loin de ses sentir « booster » dans leurs cheminements, les fils et plus spécialement Juan, vivait l’autorité du père, son apparente omniscience sur la vie et ses lois, comme une oppression, un sentiment d’infériorité qui l’amenait à penser qu’il ne serait jamais à la hauteur.

Son père avait réussi à « s’en sortir » et avait apporté à sa propre famille, confort et sécurité matérielle. Juan se sentait redevable et culpabilisait du confort dont il avait joui alors que son père avait tant enduré, tant souffert. Et en même temps, il éprouvait de la colère vis-à-vis d’un père qui l’avait écrasé, par ses paroles très dures, blessé par son manque de tendresse et d’affection, et ce, tout en se sentant coupable de tels sentiments devant un homme qui avait fait le sacrifice de sa vie au profit de sa famille.

Son plus grand souhait était de lui rendre la pareille, qu’il soit fier de lui, mais, malgré ses efforts, Juan n’y parvenait pas car il avait perdu toute confiance en lui, il s'était plié aux convenances venant de l'extérieur en oubliant ses propres désirs. Et, il regardait la vie passer sans la vivre...attendant d'être validé d'une certaine façon, patientant d'obtenir une approbation, un feu vert qui lui dirait "vas-y mon fils, j'ai confiance en toi ! tu vas réussir !"

Afin de restaurer une estime de Soi, il lui était nécessaire de reconnaître sa propre valeur, de retrouver dans ses expériences ce qu'il avait "réussi" et de s'en servir pour concrétiser ce qui lui tenait à cœur,

Une discussion cœur à cœur avec son père permis de renouer le contact et d'apaiser son sentiment d'illégitimité. Leur échange mis en évidence les croyances que Juan avait entretenu durant toutes ces années comme étant totalement infondées. L'amour de son père était immense et de la plus grande bienveillance. Il regrettait sa maladresse et les non-dits sur ses propres sentiments et souhaits pour ses fils.

Ces simples mots d'amour, suffisants pour éponger des années de souffrance, permirent à Juan de lui donner un nouvel élan, une confiance en la vie et ses bienfaits, un nouvel espoir témoignant que tout n'était pas vain et qu'il avait encore le temps de se réaliser et de rendre son père encore plus fier de lui. Gageons que son avenir sera immanquablement plus lumineux!

Marie Laure

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